La révolution Toumaï

Michel Brunet et Toumaï

La paléontologie est un domaine fascinant. Essayer de comprendre d’où vient l’Homme en fouillant durant des mois et des années quelques mètres carrés de terre dans le désert ou la savane africaine relève d’une grande ténacité. Et rares sont les heureux élus à trouver le trésor tant recherché.

Mais un paléontologue de Poitiers, Michel Brunet, un ami du célèbre Yves Coppens, et les équipes qui ont travaillé avec lui ont réussit à trouver, d’abord en 1995 (Abel – 3,5 millions d’années) puis en 2002, affleurant à la surface du désert tchadien, au milieu des cailloux et dénudés par le vent, la perle ultime : un crâne humanoïde étonnamment entier, qui a appartenu à un homme ou une femme (on ne sait pas) vieux de 7 millions d’années. L’age a été validé selon plusieurs méthodes et par différentes équipes dans le monde qui sont toutes arrivées à la même conclusion : l’âge du crâne est compris dans une fourchette allant de 6.9 à 7.2 millions d’années.

C’est une révolution, car l’Homme ne pensait pas trouver un jour des traces d’un ou d’une ancêtre aussi ancien et surtout dans une région éloignée de plusieurs milliers de kms de la zone qu’on appelle le berceau de l’humanité : la vallée du Rift, les pays Kenya – Ethiopie essentiellement. Alors pourquoi Toumaï, qui faisait 1.25m de haut, a-t-il été classé comme un ancêtre des Hommes et non pas comme un ancêtre des Singes, parce que son visage présente quand même des caractères simiesques importants (à noter qu’une très faible minorité de paléontologues estime qu’il s’agit d’un pré-Singe, en contradiction avec l’opinion de la très grande majorité des scientifiques) ? Il faut essayer de comprendre ce qui différencie les Hommes des Singes et notamment des grands singes dont le patrimoine génétique est identique au nôtre a 1.4% près (chimpanzés et bonobos).

La grande différence entre l’Homme et les Grands Singes, c’est que l’Homme parle. Au delà des quelques sons et cris que peuvent faire les grands singes, notamment les chimpanzés, l’Homme est capable de moduler des sons, d’avoir des gammes de sons, d’avoir une voix. De cette voix à découlé au fil des générations la parole, suite de sons répétés de façon à évoquer une idée plus ou moins complexe. Et de la parole est né le langage parlé là encore propre à l’Homme (il existe d’autres formes de langages, les signes, les mouvements, les mimiques que pratiquent les grands singes). Cette caractéristique propre aux êtres humains est la conséquence de deux aptitudes physiques qui trouvent leur source dans la position de la colonne vertébrale qui est unique parmi les mammifères : elle est verticale du milieu du cou jusqu’à la base du crâne. Ce qui libère un espace très important au niveau des cordes vocales (afin qu’elles grandissent), de la gorge (pharynx) et de la langue, d’autant qu’une seconde caractéristique est apparue aussi : le larynx qui abrite les cordes vocales est positionné beaucoup plus bas que chez les chimpanzés, permettant d’avoir des cordes vocales étendues à l’intérieur et qui grâce a l’espace libéré par la verticalité de la colonne vertébrale peuvent émettre des sons modulés qui résonnent et sont amplifiés dans l’espace caverneux disponible. Ce qui offre ainsi la faculté de créer toute une gamme de sons différents, et de les rendre audibles. La faculté de la parole qui découlera au fur et à mesure de la voix est à la base de tout. Ecriture, pensée, philosophie, méditation, organisation, planification dans le temps etc …, et elles ont été accompagnées par le développement de lobes du cerveau hébergeant notamment les aptitudes au langage et l’organisation dans le temps.

Comparaison colonne vertébrale - trou occipital / Homme-Chimpanzé

Comparaison colonne vertébrale – trou occipital / Homme-Chimpanzé

La colonne vertébrale présente une autre spécifiée chez l’Homme. Elle n’est pas seulement verticale au niveau du crâne. Elle s’arrime aussi exactement à la verticale du centre de gravité de la tête. De sorte que notre tête tient exactement en équilibre sur la colonne sans qu’aucun ou très peu d’efforts musculaires soient nécessaires pour la faire tenir. Ça favorise la station debout et donc la bipédie qui s’est améliorée (bassin, bras, jambes, muscles reliés) au fil des races humaines qui se sont succédées jusqu’à l’Homo Sapiens moderne au cours de ces 7 millions d’années.

La forme et le positionnement de la colonne vertébrale permettent ainsi à l’Homme de parler et de se tenir debout. Les grands singes peuvent aussi se tenir debout mais pas de façon naturelle et durable car leur colonne vertébrale s’insère à la base du crâne un peu plus en arrière que chez l’être humain, un peu en deçà de l’axe du centre de gravité. Ca implique un déséquilibre de l’ensemble faisant pencher la tête vers l’avant, requérant un effort physique considérable pour maintenir une station debout prolongée, empêchant aussi de courir debout. Ainsi la gorge en position plus diagonale, est donc plus compressée chez le Singe que chez l’Homme, et n’offre pas d’espace de résonance pour amplifier les sons. Elle empêche également par sa forme le larynx de descendre plus bas dans le cou ce qui permettrait de moduler les sons et de varier dans les gammes. Or celui-ci resté bloqué en haut au fond de la gorge comme chez les bébés humains avant que chez ceux-ci il ne descende progressivement à partir de 6 mois. Le fait d’avoir la tête qui ne tient pas en équilibre et penchée vers l’avant requiert également une plus grosse masse musculaire autour du cou pour faire tenir l’ensemble, diminuant encore d’autant le volume intérieur du pharynx et bloquant la possibilité de faire descendre le larynx. La position du trou occipital (là où s’insère la colonne vertébrale) est LA caractéristique que l’on analyse chez tous les ossements crâniens découverts en paléontologie ou en paléo-ethnologie afin d’en déterminer ou non l’origine humaine de par sa position à la verticale ou pas du centre de gravité du crâne.

Larynx - Appareil phonatoire Homme-Chimpanzé

Larynx – Appareil phonatoire Homme-Chimpanzé

Il existe au niveau du crâne d’autres caractéristiques qui différencient les Hommes des Grands Singes. Par exemple les dents ont un émail beaucoup plus épais chez les Hommes (qui ont un régime alimentaire très varié) que chez les grands singes qui mangeant essentiellement des feuilles et des végétaux doux pour les dents n’ont pas eu à développer un émail très épais pour protéger leur dentition. Les canines sont moins développées chez l’homme car les aliments sont moins durs car passés à la cuisson.

La caractéristique de Toumaï c’est qu’il possède ce caractère humain d’une colonne vertébrale s’insérant quasiment sur l’axe du centre de gravité du crâne, à angle presque droit avec l’axe des mâchoires. Il y a un écart d’avec la position du trou de la colonne vertébrale chez les êtres humains actuels mais il est beaucoup plus faible que l’écart présent chez les Singes. Tout ceci laisse à penser sans trop de doutes que Toumaï par ses mutations génétiques a ouvert « la voie à la voix » chez les hominidés, si je peux dire. En tout cas il est sur ces aspects-là très sensiblement différent des Singes et plus proche de nous que de nos des Grands Singes actuels. Attention Toumaï ne parlait pas, il ne savait même pas émettre de sons modulés ! Cette faculté n’est apparue qu’il y a 2.5 millions d’années lorsque voulant courir debout, Homo Ergaster a augmenté sa capacité thoracique déclenchant la descente du larynx au milieu du cou. C’est uniquement après ce dernier phénomène que la voix est apparue chez l’Homme (Pascal Picq). Mais Toumaï est l’être le plus ancien qui présente cette caractéristique humaine d’une colonne vertébrale qui s’approche de la verticalité qui est nécessaire à la voix. On ignore avec certitude si Toumai marchait debout même si c’est le plus probable. L’ancêtre d’être humain le plus ancien dont on a la certitude qu’il marchait debout naturellement est à l’heure actuelle Orrorin, mis au jour par Brigitte Senut en Ethiopie en l’an 2000, et vieux de 6 millions d’années.

L’âge avancé de ces ancêtres humains montre  en tout cas que l’évolution de l’Homme a été lente et progressive pour arriver jusqu’à Homo Sapiens qui a développé des formes de langages parlé extrêmement complexes. Ca confirme aussi que le berceau de l’Humanite est bien en Afrique où génération après génération des formes de langage parlé qu’on ignore forcément se sont développées, permettant le développement des outils, la transmission des idées et des expériences et dont nous sommes aujourd’hui les descendants et les héritiers, à partir de cette Afrique qui est notre maison initiale.

Car ces mutations, ces sauts génétiques, qui ont affecté par pur hasard un nouveau né au sein d’une famille, et provoqué soit des différences physiques ponctuelles soit des modifications du cerveau dans le sens d’une plus grande complexité, en comparaison de ses frères et sœurs, n’ont pas engendré d’ostracisme de la part des parents envers cet enfant différent. Bien au contraire, pour que ces mutations survivent et nous parviennent, l’enfant les hébergeant a été, bien que différent et plus faible au départ (car une complexification du cerveau augmente l’âge de maturité des êtres rendant leur dépendance familiale plus longue), tout autant nourrit, protégé, que ses frères et sœurs, si ce n’est plus du fait de sa fragilité supérieure.

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La découverte de Toumai au Tchad à 2500 kms de la Vallée du Rift, le berceau de l’humanité par la quantité innombrables de fossiles découverts au Kenya et en Ethiopie, a aussi mis à mal la théorie qu’avait imaginé avec d’autres Yves Coppens, le découvreur de Lucy, une tante éloignée de l’espèce humaine vieille de 3.2 millions d’années en Ethiopie, théorie de l' »East Side Story » qui expliquait la nécessité pour l’espèce humaine de se mettre debout et ainsi de se séparer de la lignée des grands singes dans le but de survivre dans une zone autrefois baignée de jungle et devenue savane à l’est des montagnes élevées il y a quelques millions d’années. Coauteur de l’article scientifique annonçant la découverte de Toumai, Yves Coppens a déclaré depuis à plusieurs reprises que sa théorie (ou paléo-scénario) était une belle théorie mais qu’elle était fausse. En réalité plus probablement les Singes et les grands singes qui étaient présents sous une multitude de formes il y a entre 15 et 10 millions d’années, ont vu naître en leur sein une espèce qui présentait une insertion de la colonne vertébrale qui petit à petit s’est rapprochée du cou pour s’arrimer de façon à permettre la station debout naturelle. De ces quelques êtres initiaux sont nés une multitude d’espèces d’hominidés dont les Australopithèques pour aboutir à Homo Habilis, puis Homo Erectus et enfin Neandertal et Homo Sapiens, qui « ont grandit » en parallèle des Grands Singes qui ont aussi évolué de leur côté pour aboutir à des êtres qui aujourd’hui ont un patrimoine génétique tellement proche du nôtre (chimpanzés et chimpanzés Bonobos) que beaucoup de scientifiques qualifient à juste titre ces grands singes de Frères des Hommes.

Pour aller plus loin:

Butinage sur la toile:

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